Critique de Nina Zibung à propos du film Bulakna, de Leonor Noivo

Bulakna est un long-métrage documentaire de la réalisatrice portugaise Leonor Noivo, qui peint un sublime portrait d’une île Philippinienne et de l’inévitable destinée de ses habitantes : travailler en tant qu’aide à domicile en Europe afin d’espérer une vie meilleure, ou simplement par manque de choix.
Le film évoque par cette nouvelle immigration, encore trop peu évoquée, la dépendance économique du pays envers l’Europe, et deux destins de femmes, celui de Mélissa, encore jeune et d’une naïveté courageuse, qui s’apprête à quitter son île et sa communauté familiale pour trouver un emploi en Europe, et celui de Norma, femme d’un certain âge ayant quitté sa famille depuis longtemps pour s’occuper d’une autre à Lisbonne. Le film présente, d’un côté la fraîcheur, l’envie de liberté et d’espérer, et de l’autre l’envie de fuir une solitude et une froideur occidentale.
En effet, ce qui frappe à l’écran, c’est tout d’abord la dualité des lieux et de leur représentation visuelle. Les paysages philippins sont d’une pureté naturaliste et authentique. L’on voit les bateaux de pêcheurs qui flottent sur la mer translucide, des couleurs chaudes, des arbres verdoyants d’humidité. La vie quotidienne d’une communauté qui ocupe uneplace centrale dans les tradition de l’île. La scène d’ouverture présente une discussion entre Mélissa et sa mère qui lui demande de s’occuper de son petit frère. D’entrée de jeu nous comprenons que les femmes ont le devoir de s’occuper de leurs proches, soit de leur grand-père affaibli ou de leur petit-frère.
Parallèlement, Norma est employée dans une luxueuse maison portugaise. Le mantra à suivre répéter en voix-off : plus elle sera invisible, plus le travail sera de qualité. En effet, elle n’est jamais montrée dans son entièreté à l’écran. Les plans limitent son corps à son torse, elle est cadrée à travers une vitre ou dans l’ombre. Les décors sont impersonnels, épurés, pales, nous pouvons entendre en arrière-plan les voix de ses employeurs, et cette situation mise en comparaison avec son chez-soi philippin qui paraît bien solitaire. Elle se livre au spectateur en avouant vouloir fuir, courir loin de ce quotidien solitaire où elle est intruse ou invisible.
Cette situation d’immigration et de subsistance crée des rapports postcoloniaux ironiques. Le film soulève justement le discours de libération des Philippins face aux colons de Magellan par des scènes sur fond noir de remise en situation de batailles. Il est également souvent abordé en voix-off, lorsque par exemple un guide rectifie la fausse idée eurocentrée que Magellan serait le premier homme à faire le tour du globe. Cependant, on sent tout au long du film l’empreinte coloniale espagnole encore enterrée dans les racines de la communauté. Comme certains mots du vocables, les noms de famille ont une consonance hispanique. Plus au moins subtilement, des symboles, des dialogues, des tableaux ou des représentations chrétiennes sont mises en avance, comme lorsque les femmes nettoient des statues du Christ ou rangent les bœufs et les moutons d’une crèche.
Cette suppression d’identité culturelle s’accentue avec le besoin ou la nécessité des femmes de partir pour l’Europe. Si le souhait auparavant était de résister afin de se débarrasser du joug occidental, désormais les Philippins ont besoin de l’Europe et c’est eux qui viennent à elle. Par leur voyage, leur identité est gommée. Leurs photos de dossier d’admission sont photoshopées : ainsi elles portent toutes les mêmes blouses de travail et deviendront les mêmes silhouettes dépoussiérant les murs qu’elles raseront.
La délicate réalisation de Leonor Noivo joue avec les codes du documentaire en proposant des scènes de dialogues très intimes à l’ombres d’une maison, d’une chambre d’enfants, puis avec des images aux contrastes clair-obscures et aux couleurs saisissantes, créant une dimension fictionnelle et beaucoup plus narrée du récit. Le retour à la réalité avec des séquences plus typiques du documentaire, comme lorsque les protagonistes nous font face pour nous parler ou lorsque la caméra est portée dans les rues de Manille, rappellent l’exactitude et l’actualité de la situation et créent ainsi un sentiment de malaise puissant.