Critique de Vincent Grillet à propos du film Bulakna, de Leonor Noivo

Bulakna commence en adoptant une approche très contemplative qui installe immédiatement un rapport au rythme calme et posé. Le film prend le temps d’observer les gestes du quotidien, les paysages, les visages et les silences. Son rythme lent permet de comprendre un mode de vie fondé sur la subsistance et crée une immersion progressive dans l’univers des Philippines.
De plus, la mise en scène accompagne bien l’intention du rythme, notamment à travers les paysages naturels, qui constituent l’un des grands points forts du film. Les compositions sont subtiles, jamais démonstratives, mais toujours réfléchies. Les plans larges sur la mer, la pluie, le ciel ou les villages ne servent pas seulement de décor : ils participent pleinement au récit traduisant un état l’état d’esprit de ses personnages et imposant une atmosphère et un rythme de vie. La colorimétrie naturelle de l’image renforce cette sensation de réalisme et de douceur.
Le film devient particulièrement percutant lorsqu’il se concentre sur la trajectoire de la jeune fille qui envisage de partir travailler à l’étranger. La tension silencieuse avec sa mère, notamment lors de l’annonce de son départ, est un moment marquant, simple mais chargé émotionnellement. C’est dans ces instants intimes et retenus que Bulakna trouve sa plus grande justesse.
En revanche, certaines séquences viennent déséquilibrer l’ensemble. Les passages liés à la colonisation espagnole, aux références à Magellan ou à la religion, bien qu’intéressants sur le fond, brouillent la narration. Le spectateur peut se sentir sorti du film ne sachant plus si le récit se concentre sur le destin des femmes ou sur un discours historique plus large. Ces séquences cassent parfois la continuité émotionnelle du film.
Finalement, Bulakna est un documentaire sensible et maîtrisé sur le plan formel, porté par une vraie attention aux êtres et aux lieux. Son ambition thématique est riche, mais parfois trop dispersée, ce qui nuit à la lisibilité du propos. Malgré cela, le film marque par la beauté de ses paysages, la justesse dans le regard qui pose sur ses personnages et la place qu’il laisse au silence, aux paysages et à l’humain.