Critique de Nina Zibung à propos du film Songs of Forgotten Trees, de Anuparna Roy

Le film Songs of Forgotten Trees, première œuvre de la réalisatrice indienne Anuparna Roy s’ouvre sur un plan d’un “forgotten tree”, arbre qui pousse près du village natal de la protagoniste Thooya. Puis le plan s’enchaine en fondu sur un large bloc d’immeubles de Mumbai. Ainsi ces arbres de l’oubli, qui selon la légende naissent de souvenirs des gens, sont mis en relation avec la grande ville impersonnelle qui nous fait oublier qui nous sommes.

Le film retrace le lien complexe qui se tisse entre deux femmes qui cohabitent dans un petit appartement de Mumbai. Leurs vies et leurs secrets se dévoilent sous nos yeux alors qu’elles apprennent à se connaître. Elles abordent de deux manières différentes les relations charnelles et romantiques. Thooya invite des hommes dans sa chambre, les divertit, écoute ce qu’ils n’oseraient pas dire à leurs femmes, des surnoms, des aveux, des peines. Elle crée une intimité qui implique, la plupart du temps, un rapport sexuel. Au début, il n’est pas très clair s’il s’agit d’un choix de mode de vie ou non. Nous apprenons finalement que cela constitue son occupation financière principale en attendant de pouvoir faire du cinéma. Un accord avec le riche propriétaire lui permet de se loger gratuitement en échange de ses faveurs. Si elle semble se satisfaire de sa situation, elle supporte difficilement les caresses, les surnoms, l’étrange obsession de cet homme pour le rouge. En opposition, l’autre femme, Lisa, passe par une agence matrimoniale pour rencontrer des hommes qu’elle espère épouser. Mais elle ne semble jamais satisfaite ou très peu impliquée par ces recherches.

 De plus, lors d’une discussion à l’arrière d’un taxi, Thooya relève l’absurdité des critiques de Lisa quant à sa prostitution. En effet, une femme mariée indienne aurait le même devoir de servitude sexuelle mais sans être rémunérée. C’est dans ce sens qui le long métrage approfondi le thème de la prostitution. Celui-ci n’est pas vu comme un destin tragique et inévitable, sale ou pathétique, mais comme un choix, une activité osée en plein jour. Ce n’est pas un plus triste destin que celui des autres femmes mariées indiennes, car il s’agit pour Thooya d’un acte de libération face aux fortes traditions martiales indiennes. Mais malgré tout, ce choix nécessite des sacrifices et laisse des séquelles indéniables à son corps.

D’autre parts, dans la salle de bain, une fuite d’eau se fait toujours plus grande et le plombier tarde à venir. La thématique de l’eau est souvent introduite dans le film, lorsque par exemple les colocataires lavent la salle de bains, rêvent de partir à la mer, ou encore lorsque Thooya souhaite un aquarium. Mais le plus intriguant est ce plan répété sur un tuyau qui fuit, comme des sentiments qui débordent et se libèrent d’une amitié complexe et ambiguë.

En effet, nous n’apprenons que peu sur le personnage de Lisa, qui ne se construit qu’autour de son regard sur Thooya. Elle l’observe, la scrute sans arrêt et se rapproche ainsi de nous spectateur, qui voyons parfois la vie à travers ses yeux. Peut-être cela explique-t-il pourquoi parfois la relation des deux femmes semble rester en surface. Elles ne parlent que très peu de leurs différents points de vue sur leurs relations intimes et se contentent parfois de fermer les yeux sur la malheureuse vie de l’autre. La pudeur forcée de Lisa cache pourtant une affection et un désir complexe qui ne cesse de nous être révélé par les prismes de gros plans sur corps de Thooya, ou des coups d’œil furtifs à travers le cadre d’une porte.

La brève séquence finale de pieds caressé par l’écume sur la plage, semble être la promesse d’un avenir meilleur, d’une virée à la mer où la fuite d’eau ne se compte plus par gouttes mais par vagues.